L'Histoire derrière l'histoire, S01-EP03 : Identité d'auteur et l'importance de nourrir son esprit
- Opi
- 8 mars 2020
- 7 min de lecture

Quand j’ai commencé à écrire et que je cherchais des conseils, on me disait souvent qu’un « bon auteur et avant tout un lecteur ». Si cette phrase a souvent nourri de longs débats parmi mes collègues écrivains, j’ai toujours cru que c’était profondément vrai. Lire, c’est nourrir son esprit, au même titre que d’aller au théâtre, au cinéma ou à une exposition.
Mais comme avec la nourriture physique, tous les objets culturels n’ont pas la même influence. Loin de moi de dire ce qui est mieux ou moins bien, ce n’est pas la question. Je pense d’ailleurs qu’il est important de lire des choses différentes, parce que c’est la seule manière de nous faire évoluer.
Pourquoi ? J’aimerais répondre à cette question en trois points.
• Définir ce qu’on veut
Quand je parle de « nourrir » notre esprit, et du rapport auteur/lecteur, il n’est pas bien sûr pas question de réécrire ce que nous lisons. Ma réflexion est que c’est un lisant qu’on comprend ce qui nous plaît et ce qui ne nous plaît pas dans un livre. C’est aussi un moyen de découvrir ce qui a déjà était fait, et de ne pas le reproduire.
Lorsque j’ai écrit « L’enfant du vide », c’était pour participer à un concours qui avait pour thème « élément ». Autant vous dire que j’en avais lu des choses à ce sujet. Des livres de fantasy par paquet de douze, des princesses à la recherche des éléments et cie. Dans ce cas précis, de fait, je savais exactement ce que je ne voulais pas.
En parallèle, je lisais des livres sur Platon, Aristote et d’autres philosophes grecques et latins et sur leurs rapports aux éléments. Je n’ai pas repris leur théorie, mais je me suis rendu compte qu’ils accordaient beaucoup de prix à la symbolique. C’est à partir de cette idée que j’ai créé mes personnages, puis l’histoire.
Quand je pense à toutes histoires – c’est-à-dire les cinq qui restent sur ma liste, comme dit dans le premier épisode – c’est qu’ils sont tous nés de l’addition d’une chose que je ne voulais pas faire, et d’une lecture qui m’a inspiré. Je ne peux pas assurer que mes histoires sont « biens » parce que cela, Chers Lecteurs, c’est à vous d’en décider. Mais ce qui est sûr, c’est que cette addition m’assure d’avoir des histoires uniques, comme je l’ai toujours souhaité :
« Narrer ce qui ne l’a jamais été, dans des lieux jamais découverts, dans des époques jamais visitées. Faire résonner la voix de ceux qui personne n’écoute. » - Extrait de la note d’auteur dans L’enfant du Vide
• Comprendre notre approche personnelle
Ne pas faire ce qui a déjà était fait n’est pas le plus dur (je ne dis pas que c’est facile, mais il faudrait un article juste pour cela alors je me permets de schématiser ici). Nous avons accès pus ou moins aux mêmes livres que tout le monde. Donc, si on lit une histoire qui ressemble à la nôtre, il est probable que nos futurs lecteurs le remarqueront aussi.
Néanmoins, mon deuxième point est un peu plus personnel, et je vais vous l’expliquer en partant d’une habitude que j’ai. J’ai un petit carnet orange, parmi tant d’autres carnets, dont je me sers pour noter des citations de films, séries, livres ou musiques qui m’ont marqué. En parlant autour de moi, j’ai remarqué que, parfois, ce sont des répliques très connues, et d’autrefois des choses qui n’ont eu un impact que sur moi. C’est ça, que j’appelle « l’approche personnelle ».
Une phrase peut passer inaperçue pour quelqu’un, mais tout renversé pour quelqu’un d’autre. À titre d’exemple, j’ai noté une citation du manga HunterxHunter qui dit « Si tu veux vraiment connaître une personne, trouve ce qui la met hors d’elle ». Au final, ça ne semble pas si compliqué à comprendre, pas vrai ? Il semble n’y avoir qu’un sens. Et pourtant, quand je discute avec des amis qui ont lu ce manga, beaucoup l’ont oublié, ou l’ont retenu pour des raisons différentes de moi. Je ne vais pas vous expliquer nos conversations ici, mais peut-être pourrait vous prendre cette citation ou une autre pour faire une expérience autour de vous. Demandez aux personnes ce qu’elles en pensent, en leur laissant le temps d’y réfléchir.
Il y a de grandes chances pour que chacun ait une réflexion différente. Le rapport avec l’écriture ? Et bien cette citation m’a donné envie d’étudier des sujets précis, et m’a donné une idée d’histoire dans laquelle je mettrais en place toutes les idées que cette citation a fait naître en moi.
Ça, c’est un autre pouvoir de la lecture.
• Faire la liste de ce qui vous a marqué
Au-delà des citations, il y a sans doute des ouvrages ou plus généralement des genres qui vous ont marqué. Que ce soit l’intrigue, les personnages, etc… Vous avez la sensation qu’il y a eu un « avant » et un « après » cette lecture. Notez ces lectures ! Elles sont celles qui vous ont nourri plus que les autres, et en réfléchissant à cela, vous découvrirez des choses importantes pour définir votre identité d’auteur.
Je vous donne des exemples ? Alors voilà :
Les livres d’aventures. Sans grande surprise, et comme beaucoup d’enfant, c’est l’idée d’aventure qui m’a attiré à la lecture. Les livres d’aventures m’ont fait comprendre plusieurs choses : l’attachement aux personnages est important et les clichés (qui sont très réguliers dans ce genre) sont rédhibitoires. Dans ce type de lecture, je peux citer ce cas précis :
Katherine Allpegate, Everworld. C’est de très très TRÈS – j’insiste pour les fans d’Harry Potter – loin la meilleure saga littéraire qui existe. C’est un bijou en termes de caractérisation de personnage et de structure narrative. L’histoire suit quatre adolescents qui partent à la recherche de leurs amis dans un monde où toutes les mythologies sont vraies. L’autrice convoque des figures emblématiques des mythologies grecques, incas, celtiques et j’en passe, en respectant les originaux tout en leur apportant un vent frais.
Les policiers. Les thrillers et les policiers sont ceux qui m’ont appris l’amour du suspense, de l’enquête, du plaisir de jouer avec les neurones des lecteurs. Surtout, ce sont les lectures qui ont fait de moi une auteure « architecte », qui a besoin de tout prévoir à l’avance, de calculer ce que je fais au millimètre et de jouer au plus fort avec mes amis lecteurs.
Les classiques littéraires. Aaaaaah, les fameux classiques ! Que ce soit en cours ou par curiosité, on se retrouve tous un jour où l’autre à lire les grands classiques de différentes littératures. Et bien souvent, on se demande pourquoi ce sont eux, les classiques, pourquoi il « faut » les lire. Étant en étude de lettres, c’est une question qui me revient souvent à l’esprit. J’ai mis du temps à comprendre, mais je pense avoir saisi une partie de la réponse. La plupart de nos grands auteurs des siècles précédents, bien qu’ils puissent paraître ennuyeux pour certains puisque très loin de ce qu’on lit aujourd’hui, ont marqué l’histoire. Au moment où ils ont écrit leurs œuvres, ils ont révolutionné leur monde et la littérature par l’écriture. Et chaque année, certaines des œuvres que je lis pour les cours me marquent, et quitte ma vie d’étudiante pour contaminer ma vie d’auteur. Voici quelques exemples pour ce début 2020 :
Rousseau, Les rêveries du Promeneur solitaire. À mi-chemin entre l’autobiographie et l’essai, Rousseau décrit dans cet ouvrage dix promenades pendant lesquelles il réfléchit à sa vie, à l’homme et à la nature. J’ai beaucoup apprécié cet aspect de « mélange » entre les genres, et surtout sa manière d’utiliser son expérience de manière directe pour transmettre ce qui lui semble être important, sans s’intéresser à ce que pensent les autres.
Shakespeare, MacBeth. J’ai fait un post à ce sujet il y a quelques semaines en arrière. Je soulignais alors les thématiques de Shakespeare, souvent très sombre, qui se font écho d'une œuvre à l'autre. Je concluais ainsi : « J'ai la sensation que lire Shakespeare, peut-être même dans l'ordre chronologique, c'est assister à la confirmation d'un écrivain de talent et au développement identitaire d'un homme par l'art ». Je n’ai pas grand-chose à ajouter mise à cela. Tout ce cheminement que je fais avec mes articles, j’ai l’impression que ce dramaturge la fait aussi dans une certaine mesure.
Mouawad, Inflammation du verbe vivre. Pièce complexe racontant l’histoire d’un homme voulant mettre en scène la difficile histoire de Philoctète. Mais alors qu’il fait face à un problème de taille – son traducteur est mort – il devient lui-même, à travers sa quête, une version de Philoctète. Deux choses à nouveau ont fait écho en moi dans cette lecture. Premièrement, l’idée d’un auteur et d’un personnage qui se mélangent. Si aucun de mes héros ne me ressemble tout à fait dans mes livres, beaucoup d’entre eux ont un travers, un questionnement voire une névrose en commun avec moi. Quand je ne sais pas comment écrire, quoi dire ou comment le dire, je plonge dans ce que nous avons en commun pour retrouver mon inspiration. Deuxièmement, le héros Wahid nous partage le fruit de sa médiation sur l’écriture, qui est très profonde et unique et qui, en tant qu’autrice, m’interpelle forcément.
Manga. J’ai découvert cet univers quand j’avais 12 ans. Pour moi qui ne me nourrissais presque que de romans et quelques BD, ce nouveau moyen de raconter des histoires m’a beaucoup plu. À travers ce genre, j’ai appris quel plaisir pouvait parfois procurer une « grande scène » : la joie d’un moment héroïque, avec des protagonistes uniques et à quel point une phrase peut faire naître des tempêtes d’émotions. Encore une fois, voici deux exemples :
Oda, One Piece. Rien de très originale en citant ce monument, mais difficile pour moi de passer à côté. Ce manga est un véritable modèle pour moi, et ce, pour deux raisons. La structure narrative est incroyable et cohérente malgré les plus de 900 chapitres, et 20 ans de publications. Après plusieurs relectures, je me suis rendu compte que des éléments étaient amorcés plus de 100 chapitres en arrière, et que One Piece constituait un puzzle complexe que son auteur maîtrisait parfaitement. La seconde raison est la façon dont il continue de fédérer des milliers de lecteurs à travers le monde alors que, concrètement, il n’a apporté aucune réponse aux questions principales. Bien sûr, on apprend énormément de chose, et l’histoire est très pertinente et nous tient en haleine. Mais les principaux mystères (qu’est-ce que le One Piece ? que s’est-il passé pendant le siècle oublié ? Que cache le gouvernement mondial ? ...) sont encore en suspens. Cela reste pour moi un des plus grands tours de force de l’écriture à travers le temps et le monde.
Nous allons nous arrêter ici – l’article étant presque deux fois plus long que le précédent – parce que sinon je ne vais jamais m’arrêter. N’hésitez pas à essayer de faire votre propre liste et à me la partager si vous le souhaitez !
On se retrouve très vite pour le quatrième et dernier – eh oui déjà ! – article !
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