Arch - Romain Lebastard
- Opi
- 24 nov. 2018
- 7 min de lecture


Titre : Archibald
Auteur : Romain Lebastard
Date de Sortie : 1er Mars 2017
Genre : Société, Fantastique, Aventure
Edition : Autoédition

Né de deux parents grands lecteurs, Romain Lebastard dévore dès le berceau ses premiers Tintin, au propre, comme au figuré. Vers 7 ans et fort d’une maîtrise exceptionnelle des signes de l’alphabet, il entreprend l’écriture acharnée d’un tome très personnel de Fantômette, avant de remiser à contrecœur son projet dans son tiroir secret parmi ses autres trésors. Dès lors, meilleur lecteur qu’auteur, il enchaîne avec boulimie tous les romans et nouvelles qui passent dans ses mains, avec une préférence marquée pour la fantasy, la science-fiction et le fantastique. Aujourd’hui à 30 ans, père de deux petites filles et designer dans une start-up, il reprend la plume et publie Arch, son premier roman réalistico-fantastique.

Appartement.
Boulangerie.
Travail.
Bistrot.
A répéter jusqu'à la fin.
Archibald Delavigne est un solitaire pétri d'angoisses vivant dans une routine déprimante. Jusqu'au jour où un mystérieux inconnu lui lègue trois pouvoirs surnaturels sans aucune raison particulière.

Je remercie Romain Lebastard pour sa confiance ainsi que le site simplement pro.
Nous nous penchons aujourd’hui sur une histoire un peu particulière qu’il est difficile de classer. Le synopsis laisse tout d’abord à penser à un roman fantastique avec les pouvoirs surnaturels. Mais on s’aperçoit bien vite que ce n’est pas que ça. Le résumé, simple et très mystérieux laisse notre imagination se perdre dans des théories diverses et variés. Encore une fois, nous avons à faire à une œuvre qui s’expérimente par elle-même et qu’il est dangereux de chroniquer tant l’intérêt se porte dans la découverte de l’histoire par soi-même.
Essayons toutefois de revenir le plus justement possible dessus.
« Il aimait le silence, la solitude, l’alcool et ses petites habitudes, n’en déplaise aux gens bienveillants qui le scrutaient d’un air parfois hautain, souvent condescendant, lorsqu’il sortait chercher son courrier en combo charentaises-peignoir. »
Nous faisons donc la rencontre d’Archibald Delavigne, un homme célibataire enfermé dans une routine bien confortable. Entre le travail et le bar, tout est sous contrôle, et tant mieux pour lui. Ses petites habitudes sont une protection pour lui. Pour faire simple, il n’a rien d’un héros. Arch, c’est celui que nous croisons dans la rue ou au travail, sans lui porter aucune attention. Une sorte d’homme invisible.
« Arrivé à son niveau, les portes s’ouvrirent et Arch entama une autre journée de travail, identiques à celles passées et, il l'espérait, identiques à celles à venir. »
Ces seuls compagnons sont Jean-Laurent et André. Le premier est un alcoolique multipliant les remarques racistes et misogyne. C’est une figure qui va peut évoluer au cours du roman, mais qui reste intéressante quand il se dévoile, notamment en rapport à son « amitié » avec ses deux autres compères. C’est d’ailleurs très pertinent de le voir être plus que le personnage « punching-ball » du lecteur. Il n’a pas que vocation à être haï. Les lecteurs attentifs, et assez curieux pour plonger leur regard un peu plus loin que les apparences, verront qu’il porte sur ses épaules un mal-être, une tristesse, et peut-être même une folie qui peut toucher n’importe qui, pour peu qu’il manque de chose. Malgré sa personnalité détestable, qui ne s’excuse pas même si elle peut se comprendre, certains pourront avoir un petit pincement au cœur face au tournant que prend son existence au fur et à mesure des pages.
Le second est plus appréciable, et ce, dès le début de l’ouvrage. André est bien plus posé. Ami de longue date de Jean-Lo et d’Arch, il semble avoir plus de points communs avec ce dernier. Bien que sérieusement accro à l’alcool lui aussi, il reste plus mature, plus gentil et plus aimable que Jean-Lo. Son évolution se fera d’abord en arrière-plan de l’histoire, avant de s’entremêler à l’intrigue principale. C’est une figure qui a tout pour plaire, par son authenticité et ses qualités certaines.
« — Je t’ai étudié, parmi tant d’autres, avant de finalement te choisir. — Et quels étaient tes critères ? — Tu tiens bien l’alcool. Tu en auras besoin. »
Mais revenons à Archibald. Son aventure démarre lorsqu’un homme le rejoint au bar, alors qu’il est encore seul. Prénommé Lionel — et tout aussi alcoolique que les autres — le vieillard lui annonce qu’il lui donnera trois pouvoirs, accompagné un certain nombre de conditions et d’explications sur leur fonctionnement que nous n’aborderons pas ici pour garder le mystère. Notre protagoniste principal ne prend pas tout cela au sérieux. Pour lui, ce n’est qu’un poivrot parmi d’autres, excentrique et complétement fou. Pourtant, de retour chez lui, il comprendra bien vite que tout ceci est bel et bien réel.
Désormais, Arch possède la capacité de se téléporter, de stopper ou de ralentir le temps, et de consulter une sorte de base de données infinis surnommé « Big Brother » ou « BB ». À partir de ce moment-là, beaucoup de choses sont prévisibles dans les actions d’Arch. Il s’amuse tant avec ses pouvoirs, le temps de s’y habituer puis décide dans s’en servir pour faire ce qui lui semble juste. Camouflant son identité sous le déguisement de « l’Aviateur », il va tenter de faire tourner le monde à sa manière. Au passage, nous pouvons évoquer ici le personnage de Maria, chef de la boulangerie où Arch passe tous les jours, qui lui elle servira au cours du roman de « jauge ». Son opinion sur les actions de l’Aviateur va plus ou moins infléchir ses actions.
« Arch », n’est-il qu’un roman de super-héros classique ? Pas le moins du monde ! Romain Lebastard a plus d’un tour dans son sac, et au moment où vous penserez avoir fait le tour, il vous prouvera que vous aviez tort.
« Il sentait que cette facilité pourrait lui être nuisible. Tout cet excès de confiance qui lui venait, qui le gonflait d’une assurance jusque-là inconnue de lui, il ne savait pas le gérer. Physiquement, rien ne pouvait plus lui faire peur dorénavant, et inconsciemment, ses actes et décisions subissaient de plein fouet les répercussions de cette quasi invincibilité. »
Dans beaucoup d’œuvres sur le thème des « super-héros », le héros renfermé sur lui-même est peu courant. Lorsque c’est le cas, ces pouvoirs lui donnent soudain une force et une confiance en soi dépassant les limites de l’imaginable. Ce n’est pas tout à fait le cas pour Archibald, même ce dernier va essayer de s’en convaincre. Et c’est la toute la subtilité du personnage. Il va tenter d’être cette figure du super-héros de comics sans vraiment y parvenir. Certes, il va gagner n’assurance, jusqu’au point de vouloir imposer sa vision des choses. Mais son côté maniaque, un peu seul et un peu perdu continuera de tacher son existence, le rendant authentique et vrai. Sans compter qu’il ne reste pas moins un homme, et donc il n’est pas invincible. À plusieurs reprises, il se heurtera à des visions différentes, à des hommes et des femmes expérimentés qui n’hésiterons pas à la détruire et à lui faire comprendre que « faire justice », ce n’est pas juste arrêter les méchants.
Les convictions d'Arch vont peu à peu être ébranlé par le déroulement des événements. Les quelque trois cents pages semblent énormes quand on découvre le postulat de départ, mais au fil de son écriture, Romain Lebastard nous plonge dans un univers de plus en plus complexe, fait de rebondissement, de petites choses qui s’ajoutent au fur et à mesure. Les enjeux se multiplient sans cesse, nous accrochant plus encore. Au final, on se laisse emporter dans l’univers de l’écrivain, curieux, sentant que quelque chose d’unique nous attend tout au long de ce voyage.
« Il était venu, encore trop naïf, se confronter aux deux esprits politiciens les plus aiguisés et s’était pris à son propre piège. »
D’un point de vue plus formel, l’écriture est très « douce ». Les phrases sont pour la plupart assez longues, ce qui ralentit de manière conséquente le déroulement de l’histoire. C’est un roman à lire au chaud, avec une bonne tasse, affalé sur son canapé. Le côté poétique du texte rend la lecture agréable, et permet de faire passer un certain nombre de débats, de questionnements philosophiques sur la notion de justice et d’égalité sans pour autant dériver sur un discours moraliste imbuvable.
Pourtant, l’auteur n’a pas seulement traité le thème du gars qui reçoit des pouvoirs et qui se pose des grandes questions philosophiques sur le sens de la vie — même si cela reste intéressant. Beaucoup de ses interrogations tournent autour de lui-même, de ses valeurs, de ses sentiments, de l’amour et de l’amitié. On se sent réellement proche de lui.
Les descriptions sont justes et précises, sans être lourdes. Quelques passages sont coupés de manière peu commune, notamment en s’arrêtant au milieu d’une phrase, ce qui donne un côté très filmique. Comme des scènes qui s’enchaînent au cinéma, les passages se suivent dans un rythme contrôlé. C’est d’ailleurs un des gros points positifs d’ « Arch » : le tempo est géré de A à Z, portant le lecteur à chaque étape.
N’oublions pas non plus les répliques humoristiques parsemées dans tout le récit. Si ce n’est pas une comédie, il peut arriver que l’on sourit face à une remarque ou une pensée bien placée, apportant une autre pointe de légèreté.
« Arch ne savait pas pourquoi, mais en réveillant ce matin-là, il avait ce sentiment prégnant de s’être fait enfumer. »
Romain Lebastard nous offre donc un véritable équilibre entre réflexion et aventure. Un cocktail maîtrisé, pertinent, le tout porté par une plume singulière. Si les thèmes abordés l’ont déjà été auparavant, leur traitement est unique. Il y a de très bonnes idées, des rebondissements surprenants et des remises en question constantes. Encore une fois, c’est une œuvre à part qu’il faut expérimenter par soi-même.
Quant à la fin, elle est très belle. Même si elle porte une forme de mélancolie, voire de tristesse, elle est représentative d’Arch, de son évolution de ce qu’il sera bien après les pages de son histoire. C’est une fin pour le lecteur, mais pas pour lui, pas tout à fait. On ressent que sa vie a pris un tournant réel dans les dernières lignes, et même si ce n’est pas forcément ce que le lecteur attendait, il ne pourra que se plier, espérant que tout ira bien pour son anti-héros favori devenu, l’espace d’un instant, un ami.
« — Moins on te dérange, plus tu es heureux. Tu es de ce genre de gars qui préfère marcher la tête basse dans la rue, on sait jamais, un type pourrait te demander du feu, ou pire, de l’aide. Hein ? Alors, dis-moi, qu’est-ce que tu aimes ? — La tranquillité, tout simplement. »
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